Il y a des histoires qui naissent d’un drame et deviennent, presque malgré elles, une épopée. Celle d’Esteban Lepaul est en train de s’écrire à toute vitesse, portée par une saison hors norme et une question qui agite désormais les plateaux télé, les studios radio et les tribunes de Ligue 1 : le meilleur buteur du championnat de France mérite-t-il d’aller à la Coupe du monde avec les Bleus ?
Pour comprendre comment le nom d’un attaquant formé à Auxerre s’est retrouvé dans la bouche de consultants et d’anciens internationaux en l’espace de quelques heures, il faut remonter au quart de finale retour de la Ligue des Champions entre le PSG et Liverpool. À Anfield, dans une ambiance électrique, Hugo Ekitike s’effondre sur la pelouse. Le diagnostic tombe, aussi brutal qu’implacable : rupture du tendon d’Achille. L’attaquant de Liverpool et de l’équipe de France, 23 ans, est forfait pour la Coupe du monde 2026. Une catastrophe personnelle pour le joueur, et une équation sportive inédite pour Didier Deschamps : qui va combler ce vide en attaque ?
La réponse évidente, celle que tout le monde murmure, c’est Randal Kolo Muani. Mais dans le sillage de cette blessure, un autre nom a surgi, inattendu, breton, porteur d’une saison époustouflante : Esteban Lepaul.
Un parcours qui ressemble à un roman
Il y a encore deux ans, Lepaul jouait en National. Passé par Épinal, Orléans, les divisions inférieures du football français, il avait tout du joueur condamné à ne jamais franchir le palier professionnel de haut niveau. C’est Angers qui l’a sorti de l’anonymat, lors du mercato hivernal 2024, en lui offrant sa première vraie chance en Ligue 2 — puis en Ligue 1 après la montée du SCO. Et là, Lepaul a explosé. Ses performances ont alerté le Stade Rennais, qui a déboursé environ 13,5 millions d’euros pour se l’attacher lors du mercato estival 2025. Un investissement qui s’avère déjà l’un des meilleurs coups de la saison en Ligue 1.
Car depuis qu’il porte le maillot rouge et noir du Stade Rennais, Lepaul est tout simplement intarissable. Meilleur buteur du championnat avec 19 réalisations, il a également bénéficié de la blessure de son principal rival, le Strasbourgeois Joaquin Panichelli — argentin, lui — victime d’une rupture des ligaments croisés avec la sélection albiceleste. Lepaul se retrouve ainsi seul en tête d’un classement qu’il domine avec une régularité déconcertante. À 26 ans, il réalise la meilleure saison de sa carrière, au meilleur moment possible.
Le débat s’emballe sur les plateaux
C’est François Clerc qui a mis le feu aux poudres sur le plateau de Ligue 1+. L’ancien latéral de Saint-Étienne et de Lyon n’a pas tourné autour du pot : selon lui, avec la blessure d’Ekitike, Lepaul peut et doit faire partie de la liste de Deschamps pour le Mondial. Une sortie qui a immédiatement fait réagir Adil Rami, champion du monde 2018, qui a validé l’idée avec une franchise désarmante. L’ancien défenseur central a reconnu que le système football était « formaté » pour n’envoyer au Mondial que des joueurs évoluant dans les plus grands clubs européens — Chelsea, Liverpool, Real Madrid ou PSG. Mais il a estimé que Lepaul pourrait « surprendre », que son niveau de jeu méritait au moins que la question soit posée sérieusement.
Le débat a alors pris une tout autre dimension. Parce que derrière la question technique — Lepaul est-il au niveau des Bleus ? — se cache une interrogation bien plus profonde sur les critères de sélection en équipe de France. Faut-il absolument évoluer dans un grand club européen pour mériter sa place au Mondial ? Ou les performances brutes, les buts, la régularité dans le championnat français peuvent-ils suffire ?
Acherchour et Stéphan ramènent tout le monde sur terre
Face à l’emballement, deux voix ont rapidement recadré le débat. Sur l’After Foot de RMC, Walid Acherchour a été lapidaire. Fan de Lepaul, il l’a dit sans ambiguïté, mais il a aussi rappelé une réalité que les plus enthousiastes semblaient oublier : dans la tête de Deschamps, la place libérée par Ekitike est déjà attribuée à Kolo Muani. Le joueur actuellement prêté à la Juventus bénéficie d’un capital confiance accumulé sur plusieurs années de sélection, et aucune saison brillante en Ligue 1 ne suffit à effacer cela du jour au lendemain. « Lepaul a des étapes à passer, c’est trop prématuré », a tranché Acherchour.
Mais c’est Guy Stéphan, l’adjoint historique de Deschamps, qui a définitivement refermé la porte. Dans un entretien accordé à Ouest-France, le bras droit du sélectionneur n’a laissé aucune place à l’interprétation : il ne pense pas qu’un joueur qui n’a jamais été sélectionné puisse intégrer la liste pour la Coupe du monde. Une déclaration qui ressemble moins à une opinion qu’à une politique de club — et qui sonne comme un message direct à tous ceux qui rêvaient d’un scénario à la Kolo Muani 2022, convoqué in extremis avant le Qatar.
Le rêve reste permis, mais l’heure n’est pas venue
La liste de Didier Deschamps sera dévoilée le 14 mai. D’ici là, Lepaul peut encore marquer des buts, faire parler de lui, alimenter un débat qui, au fond, lui est déjà favorable : être discuté à ce niveau, pour un joueur qui évoluait en National il y a moins de trois ans, relève déjà de l’exploit. Le Stade Rennais, lui, peut se frotter les mains. Il tient peut-être l’une des révélations les plus pures de ces dernières saisons en Ligue 1 — et un buteur sous contrat jusqu’en 2029 que les clubs espagnols lorgnent déjà avec insistance.
Pour la Coupe du monde, le verdict semble rendu d’avance. Mais dans le football, les certitudes ont une fâcheuse tendance à s’évaporer — parfois en un seul tendon d’Achille.

