Le président de Canal+, Maxime Saada, a tendu la main à la LFP. Derrière cette ouverture se cache une relation tumultueuse de plusieurs années, des centaines de millions d’euros d’enjeux et l’avenir du football français sur les écrans.
Il y a des réconciliations qui valent plus qu’un simple contrat. Celle qui se dessine entre Canal+ et la Ligue de Football Professionnel appartient à cette catégorie. Maxime Saada, patron de la chaîne cryptée, a brisé le silence dans une interview accordée à L’Équipe, ouvrant explicitement la porte à un accord de distribution de Ligue 1+, la chaîne maison de la LFP, dès la saison 2025-2026. Une déclaration qui résonne comme un séisme discret dans le paysage médiatique sportif français.
Une brouille qui coûte cher à tout le monde
Pour comprendre la portée de ce geste, il faut remonter aux origines d’une fracture longtemps perçue comme irréparable. Pendant trois décennies, Canal+ a été l’ADN audiovisuel de la Ligue 1. La chaîne avait construit son identité — et une large part de sa base d’abonnés — autour du football français. Les Guignols, Canal Football Club, les compositions d’équipe lues le samedi soir : tout un univers culturel gravitait autour de cette alliance.
Tout bascule en 2020. La LFP décide de ne pas renouveler l’accord avec Canal+ et confie les droits domestiques à MediaPro, qui n’honorera pas ses accords, puis à beIN Sports et Amazon Prime Video, avant de les céder à DAZN pendant un ans, puis de créer sa propre chaîne, Ligue 1+, lancée en 2024. Canal+, qui avait proposé selon plusieurs sources autour de 600 millions d’euros par saison, se retrouve hors jeu sur son marché historique. La rupture est officielle, et les déclarations publiques s’enveniment. Canal+ est alors régulièrement accusé, dans les cercles de la LFP, de chercher à « tuer la Ligue 1 » en refusant de distribuer la nouvelle chaîne.
Maxime Saada rejette aujourd’hui fermement cette accusation : « Je ne veux plus entendre que Canal veut tuer la Ligue 1. » La formule est directe, presque blessée. Elle trahit deux années d’une guerre de tranchées qui aura finalement nui aux deux camps.
Les chiffres d’une chaîne en quête de souffle
Depuis son lancement, Ligue 1+ peine à convaincre. Distribuée principalement via les bouquets beIN Sports et en direct, la chaîne affiche des performances d’abonnement en deçà des espoirs initiaux de la LFP. Aucun chiffre officiel n’a été communiqué, mais plusieurs analystes du secteur estiment que le seuil de rentabilité n’a pas encore été atteint. La chaîne dispose pourtant d’un argument massif : l’exclusivité des neuf matchs par journée de Ligue 1, ce qui en fait théoriquement le passage obligé pour tout amateur de football français.
Mais la réalité commerciale est cruelle. Sans Canal+, dont la plateforme MyCanal compte encore plusieurs millions d’abonnés actifs en France, Ligue 1+ se prive d’un réseau de distribution colossal. L’enjeu n’est pas seulement financier : c’est une question de visibilité, d’accessibilité et, in fine, de survie économique du modèle choisi par la LFP.
Maxime Saada l’a dit sans détour : « Cela peut être un beau produit à la rentrée, avec l’exclusivité des neuf matchs par journée. Mais en attendant, ce trou estival est inévitable. Ligue 1+ perdra certainement des abonnés pendant cette période. Et pour repartir en croissance forte à la reprise du Championnat, la chaîne aura besoin de mettre toutes les chances de son côté. C’est dans ces moments-là que Canal peut être un partenaire utile, voire précieux. »
Canal+ : toujours dans le jeu, autrement
Ce qui est souvent occulté dans ce débat franco-français, c’est que Canal+ n’a jamais vraiment quitté la table. Le groupe, filiale de Vivendi, continue de diffuser la Ligue 1 sur le continent africain, dans les pays francophones comme anglophones — soit une couverture de près de quarante pays. Mieux encore, Saada révèle que Canal+ a doublé son investissement auprès de la LFP sur ces marchés internationaux. « Canal reste ainsi l’un des principaux financeurs du Championnat », souligne-t-il, dans une formule qui recadre le narratif dominant.
Cette dimension internationale est souvent sous-estimée. Avec l’explosion des audiences africaines pour le football européen, les droits sur ces territoires représentent une manne croissante. Canal+ y occupe une position dominante, et son apport financier à la LFP, même indirect, n’est pas négligeable. La brouille était donc relative, géographiquement parlant.
Une ouverture, mais à quelles conditions ?
La déclaration de Saada est une main tendue, pas un chèque en blanc. Le patron de Canal+ formule une condition implicite mais claire : les clubs doivent vouloir négocier, sans arrière-pensée. « Quand les présidents de club seront prêts à discuter et à finaliser le contrat, je serai prêt à signer », dit-il. Sous-texte : la balle est dans le camp de la LFP.
Cette réserve n’est pas anodine. Les relations entre Canal+ et certains dirigeants de clubs, notamment ceux qui ont activement poussé pour la création de Ligue 1+, restent tendues. Une distribution via MyCanal impliquerait des concessions des deux côtés — sur les conditions financières, les fenêtres de diffusion, et la visibilité accordée à chaque entité. Les négociations s’annoncent âpres.
Pour autant, la logique économique parle d’elle-même. Un accord permettrait à Canal+ de récupérer du contenu premium pour sa plateforme, renforçant son offre face à la concurrence de Netflix, Disney+ et Amazon. Pour la LFP, ce serait un accès immédiat à une base d’abonnés fidèles et un coup de fouet commercial avant la reprise.
Un accord qui redéfinirait le paysage du foot français
Si un partenariat venait à se concrétiser dès l’été 2025, il marquerait un tournant dans l’histoire des droits TV du football français. Non pas un retour en arrière — Canal+ ne serait pas diffuseur exclusif, mais distributeur — mais une recomposition du marché autour d’acteurs qui, après deux ans d’affrontement, semblent avoir compris que l’intérêt commun prime sur les rancœurs.
Le football français traverse une période charnière. Les revenus des droits domestiques stagnent, la Bundesliga et la Premier League creusent l’écart, et les clubs attendent des financements stables pour rester compétitifs en Europe. Dans ce contexte, le rapprochement Canal+/LFP n’est pas qu’un sujet de business télévisuel : c’est peut-être une condition nécessaire à la renaissance d’un championnat qui cherche encore son souffle.
Saada a lancé le signal. Le reste appartient aux négociateurs.

