Double championne olympique, triple championne du monde, quintuple championne d’Afrique… Le palmarès de Caster Semenya est irréprochable. Enfin, à une exception près semble-t-il : Caster Semenya. Depuis son premier titre mondial en 2009, l’athlète sud-africaine de 29 ans est constamment discréditée en raison de son hyperandrogénie, à savoir son taux naturellement élevé de testostérone. Retour sur le parcours d’une athlète décriée, devenue une icône. 

Par Floriane Cantoro
Extrait du magazine WOMEN SPORTS N.16 d’avril-mai-juin 2020 

C’est l’histoire d’une athlète qui courait trop vite. Une sportive aux épaules trop carrées, aux muscles trop saillants et à la voix trop grave. Une femme à qui l’on reproche d’être un peu trop tout, en somme, mais pas assez féminine. « J’ai entendu dire qu’à la naissance, vous étiez un homme ? », ose même lui demander un journaliste après son premier titre de championne du monde du 800 m à Berlin, en 2009.  

Dix ans se sont écoulés depuis l’explosion de Caster Semenya au plus haut niveau de l’athlétisme international. Une décennie couronnée de médailles (trois titres mondiaux et deux titres olympiques), mais aussi de polémiques. Car l’athlète sud-africaine est hyperandrogène. Cela signifie que son corps produit un taux élevé d’hormones sexuelles mâles, les androgènes, et notamment la testostérone. Elle en fabrique naturellement plus que la moyenne des autres femmes (car oui, les femmes produisent elles aussi de la testostérone mais en faible quantité en principe), ce qui a des incidences sur son corps. Et cette sur-production dérange… À chacune de ses victoires depuis 2009, l’étiquette de la sportive « hyperandrogène » ressort, et les doutes qui vont avec. Caster Semenya serait-elle avantagée par la testostérone ? 

Hormones à abattre 

Pour la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), la réponse est oui. Selon elle, l’hyperandrogénie est à l’origine d’écarts de performance entre les coureuses. Aussi, afin de « protéger la compétition libre et équitable », l’instance décide d’instaurer des taux de testostérone limites aux athlètes féminines. Son premier règlement est contesté par la sprinteuse indienne hyperandrogène Dutee Chand qui obtient gain de cause en 2015. Mais la fédération relance la bataille trois ans plus tard. Elle édite une nouvelle réglementation qui oblige les athlètes hyperandrogènes à faire baisser leur taux de testostérone à un niveau inférieur ou égal à 5 nmol/L pour les courses allant du 400 m au mile (1.609 m). Caster Semenya, spécialiste du double tour de piste et du 1.500 m, est clairement visée par ces dispositions. Elle attaque le règlement de la fédération devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) et avance l’origine naturelle de cette hyperandrogénie : « Dieu m’a créée comme je suis, je m’accepte et je suis fière »

Pendant son procès, l’athlète sud-africaine reçoit de nombreux soutiens. Son discours est appuyé par des études scientifiques qui démontrent la complexité des relations entre hyperandrogénie et performances sportives. Le docteur Cara Tannenbaum, professeure de médecine et de pharmacie à l’Université de Montréal, estime notamment pour sa part qu’« exclure Caster Semenya car elle produit naturellement trop de testostérone serait aussi peu scientifique qu’interdire à un basketteur de jouer parce qu’il est trop grand. […] Pour devenir un bon athlète, il faut bien plus qu’un haut niveau de testostérone, une grande taille ou de grands pieds, qui peuvent tous être considérés comme un avantage génétique », poursuit la chercheuse. 

Certains dénoncent également le sexisme de ces dispositions qui ne concernent que les compétitions féminines, pendant que la domination sans partage d’athlètes masculins comme Usain Bolt est saluée, voire même encouragée. « Un homme, on ne lui dira jamais qu’il est trop masculin ; mais une femme qui gagne, et qui démontre une certaine puissance, c’est tout de suite une « sur-femme » qui devrait concourir dans une catégorie à part », s’agaçait l’an dernier, dans nos colonnes, l’ancienne championne française de saut en hauteur Maryse Éwanjé-Épée. D’autres encore s’interrogent sur la crédibilité de la Fédération internationale qui justifie sa bataille au nom de « l’équité » de l’athlétisme mondial alors que le dopage gangrène le milieu depuis des années. 

Un « rat de laboratoire » 

Cette bataille juridique entre Caster Semenya et la Fédération internationale trouve une première réponse le 1er mai 2019, lorsque le TAS donne raison à l’IAAF. Aujourd’hui, la championne africaine ne peut donc plus participer aux compétitions internationales sur ses distances de prédilection si elle n’accepte pas de suivre un traitement hormonal, ce qu’elle ne semble pas disposée à faire. « L’IAAF m’a utilisée comme un rat de laboratoire dans le passé pour expérimenter la façon dont le traitement qu’ils voulaient me faire prendre abaisserait mon niveau de testostérone », déclare l’athlète sud-africaine qui a fait appel de la décision du TAS (recours toujours en cours). « Je n’autoriserai pas l’IAAF à m’utiliser moi et mon corps une nouvelle fois. » Une décision courageuse qui l’a privée des Mondiaux-2019 en septembre dernier. 

Mais Caster Semenya le promet, sa carrière d’athlète n’est pas terminée. Sur ses réseaux sociaux, la championne de 29 ans ne cesse de poster des messages encourageants sur son avenir. Celle qui s’est également lancée dans le football à Johannesburg continue de légender ses photos de l’emoji cobra, le serpent qui la symbolise et qu’elle mime avec ses mains à chacune de ses victoires. « Vous allez me voir », promet-elle à ses fans. Son prochain coup d’éclat ? Une apparition aux JO sur 200 m… si elle parvient à réaliser les minima. Ce qui est sûr c’est que Caster Semenya continuera de faire parler d’elle ces prochaines années. Sur les pistes comme sur les terrains, elle n’en finira pas d’être une championne, un point c’est tout.