1983. Finale de la Coupe de France au Parc des Princes. Le FC Nantes rencontre le Paris Saint-Germain dans un match au sommet. Au terme d’une rencontre de haut vol, les Parisiens remportent la bataille (3-2) et glanent la Vieille Dame pour la deuxième année consécutive. Pourtant, c’est un Canari qui va illuminer la rencontre. Son nom ? José Touré, alias le Brésilien.

Une carrière est souvent articulée autour d’un souvenir commun. Le public – quelque peu nostalgique sur les bords – se délecte d’une réminiscence précise. Souvent, il met en exergue une seule partie de la carrière d’un joueur. Sa meilleure si possible. Or, celle-ci est souvent réduite à une simple action, voir un seul but. Un moment de grâce partagé en famille, un souvenir qu’on aime narrer à nos enfants. José Touré peut en témoigner. Lorsque les quarantenaires (et plus) se remémorent la carrière de l’ex-Nantais, ce but incroyable lors de la finale de Coupe de France 1983 est la pierre angulaire du devoir de mémoire concernant le Brésilien.

Fils de Bako Touré (illustre joueur malien), le football est une voie naturelle pour le fils de. Avant de se faire un nom, José va devoir prouver sur le terrain. Son père est un artiste du ballon rond. Aux côtés de Salif Keita, il est le symbole de la vraie naissance du football africain postcolonial. À 17 ans, il quitte son pays natal pour la France. Bakoroba rejoint l’ASPTT de Nice, l’Olympique de Marseille puis Toulouse. Il reste 1 an à Nancy (avant d’être prêté), le temps que José Touré naisse. Le fils va suivre son père et ses nombreux clubs, dont le FC Nantes (1964-68). Là-bas, « le Brésilien » grandit. Dans un reportage de 1985, Alain Garnier – journaliste – décrit sa rencontre avec Bako et le futur international français dans leur maison à côté du parc de Procès. José est encore un gosse. Plein de vitalité, il est intenable et enchaîne les bêtises. Alain doit prendre une photo de famille, mais n’y arrive pas. Le futur nantais et son frère sont intenables. Les deux – habillés avec des maillots de football trop grands pour eux – tapent du ballon dans le jardin. Le journaliste doit les poursuivre afin de prendre son cliché. Présents, les grands-parents regardent la scène, amusés mais totalement dépassés par les évènements. Bako Touré finit sa carrière à Blois en 1975 tandis que la carrière de José débute à peine.

La vraie naissance footballistique du Brésilien


Touré tape du cuir à Blois. À 18 ans, il quitte son club pour le FC Nantes Atlantique (FC Nantes depuis 2008, NDLR). Le Brésilien intègre l’effectif des Canaris sans piston. C’est le CTR de la région qui appelle le club afin qu’il puisse effectuer un stage de quelques jours. Il est gardé et s’établit à la ville en bois comme tous les jeunes joueurs du club du FCNA. Après 1 an, il profite enfin des nouvelles installations de la Jaunelière, en 1977. Pour son premier entraînement, il termine avec 5 jours d’hospitalisation suite à un contact avec William Ayache. José est un joueur à part et ne suit pas la même voie que ses comparses. Dans un club où le jeu prime, le Franco-Malien se régale. Sa technique et sa vision du jeu font la différence. Avec sa classe naturelle, il délecte ses entraîneurs. Or, au niveau extrasportif, le scepticisme fleurit. À Nantes, le collectif et le calme priment. Chaque joueur est discipliné. Ce n’est pas le caractère du Brésilien. Coco Suaudeau fait part de cette image de bad boy. Tous les jeunes étaient à la ville en bois. Après 24 h, José était celui qui commandait tout le monde. Madame Annick (la surveillante) s’inquiétait beaucoup. Elle voyait mal comment on pourrait conserver un garçon comme ça. Dans ces cas-là, José, c’est un drôle de lascar. Sur le terrain, José continue sur la même voie. En octobre 79, il joue son premier match avec les professionnels face à Bastia. Par la même occasion, Touré débloque son compteur avec un but. La légende du joker est en marche. La même année, il signe son premier contrat pro avec le club jaune et vert. Jean Vincent – entraineur de l’époque – le fait rentrer lorsque l’équipe va mal. Une sorte de supersub 1.0.

Pour sa 1re saison avec le FC Nantes au niveau professionnel, il dispute 10 matches et marque 4 buts. Sa carrière est lancée. Jusqu’à ce fameux but en finale de Coupe de France, José Touré suit une progression constante. Lors de l’année 1983, il glane son second titre de champion de France avec les Canaris après celui de 1980. Le Brésilien prend part à cette victoire avec 37 matchs joués et 13 buts. Il constitue un duo de feu avec Vahid Halilhodzic, meilleur buteur de la compétition avec un total de 27 buts. Le gamin de Nancy enchaîne les inspirations brésiliennes. Le public s’enflamme pour le bad boy. Technique, efficacité, sens du jeu, il séduit tout le football français. De plus, José a une âme de leader. Ce n’est pas qu’un simple attaquant. L’apothéose a donc lieu le 11 juin 1983.

Alors à égalité (1-1), le Canari va donner l’avantage à son équipe grâce à une action digne de la Seleção. À quelques minutes de la fin du 1er acte, Adonkor cherche – d’une transversale – José Touré. À l’entrée de la surface, dans l’axe (un peu décalé sur la gauche), il reçoit le cuir. Le Canari saute, contrôle le ballon de la poitrine. La balle descend, mais il ne la laisse pas rebondir au sol. Il effectue un petit contrôle en l’air. José fait passer le ballon au-dessus de sa tête. Par la même occasion, il lobe les deux joueurs parisiens à son marquage. Un coup du sombrero quasi parfait. La trajectoire de la balle est presque surnaturelle, un arc de cercle parfait. Totalement excentré sur la gauche, « le Brésilien » ne laisse pas tomber le ballon. Il enchaîne avec une reprise de volée du gauche parfaite. La trajectoire est croisée et trompe Baratelli. La frappe finit sa course dans le petit filet. Thierry Roland et Jean-Michel Larqué sont sur le cul. Un but brésilien s’exclame alors le défunt commentateur. Le début des soucis pour José.

La grave blessure de 1983, le début de la fin


Cette année 1983 est prodigieuse. Au mois d’avril, il joue son premier match avec les Bleus face à la Yougoslavie. Comme d’habitude, José s’adapte rapidement et plante un pion dès sa 1ère sélection. « Un but digne du Roi Pelé ! » titre alors une presse dithyrambique. En 1984, il est champion olympique avec le maillot tricolore. Sa carrière est au summum. Il fait partie de l’effectif français pour les qualifications à la Coupe du monde 1986 au Mexique. La même année, il qualifie le FC Nantes pour les quarts de finale de la Coupe d’Europe. Pourtant, en championnat, il est moins décisif. Il ne le sera plus vraiment à l’avenir. Le destin a choisi. Lors d’une rencontre face à l’Inter de Milan, le Brésilien se blesse gravement au genou. Le numéro 10 nantais avait fait de la Coupe du Monde 1986, son objectif principal. C’est une énorme déception pour lui. José Touré ne se remet jamais de cette blessure et la mauvaise intervention chirurgicale des spécialistes. Malgré tout, il signe dans le club ennemi : Bordeaux. Claude Bez – influent président des Girondins – le veut. Mais le virevoltant Brésilien n’est plus. Il fait place à un nouveau joueur besogneux qui travaille pour son équipe. Lors de sa première saison avec le scapulaire, l’ex-canari participe à 13 matchs et marque 5 buts. Malgré tout, le Franco-Malien participe activement au doublé coupe-championnat. C’est à partir de ce moment-là que la vie de José Touré bascule. C’est vers la fin de ma vie à Bordeaux que j’ai commencé à boire tant j’étais anxieux. La baisse de mon niveau de jeu et le fric, tout ce fric, trop de fric. Je n’assumais pas.

La baisse de niveau de José et ses problèmes extrasportifs ne font guère peur au richissime Monaco. En 1988, le club de la Principauté achète le n° 10 pour 21 millions de francs. Une grosse somme pour l’époque. Le fric devient son pire ennemi. Le gamin de Blois émarge à près de 700 000 F par mois et devient le joueur du championnat le mieux payé. Le joueur culpabilise. Sa carrière prend une mauvaise tournure. J’ai culpabilisé. Je savais que je n’étais pas à la hauteur d’un tel contrat. C’est à cette époque que j’ai pris conscience que je n’étais qu’une marchandise. Berquez a décidé pour moi, donc j’ai signé. Naïf, José Touré ne fait pas attention à ses comptes tandis que son agent s’occupe de tout et surtout des combines. Son couple explose. Sa femme et ses enfants reviennent à Nantes. Lui, il reste seul à se battre contre son destin. À 29 ans, il a tout gâché. L’ex n°10 sombre et se réfugie dans sa villa monégasque. Là-bas, il enchaîne les fêtes avec ses nouveaux amis. Au programme ? Coke et alcool. Comme son père à la fin de sa carrière, la boisson alcoolisée devient son meilleur partenaire d’entraînement. Pire, José sèche les séances avec son club. Incroyable ! Lui, le vrai passionné de ballon rond. Excédé, le président Jean-Louis Compora le vire. Cocufié par Berquez, l’ex-joueur des Girondins est à bout. Il va vivre deux années d’enfer, principalement accro aux abus de la vie nocturne entre St Tropez et à Paris.

Pour se sortir de cette vie de drogue, son père l’envoie au Mali pour une désintox. Par trois fois, Bako mon père m’emmènera chez ces guérisseurs de l’âme en qui l’Africain croit dur comme fer. Chacun avait sa méthode, mais l’esprit était semblable. À son retour en France, José n’est plus accro à la poudre blanche. Malgré tout, il va replonger. Pire, il va connaître la prison pendant quatre mois après voies de fait sur un épicier. Certains l’effacent de leur vie. Peu le soutiennent dont Yannick Noah et surtout le journaliste Patrick Amory avec qui il va écrire sa biographie sur sa vie : Prolongations d’enfer. Ruiné et sans sortie de secours, il commence à travailler pour Jean-Claude Darmon avec un salaire de 5000 F. Mieux, au milieu dans les années 90, il rentre en psychothérapie à Blois. José va enfin prendre sa vie en main. Avec le temps, j’ai compris beaucoup de ce qui fait l’authenticité du football, ce sport qui fleurit dans la rue. C’est ainsi que je l’aime : quand il est pur. Cet été, José sera au Brésil. Consultant pour Canal et même animateur, il travaille dorénavant pour France Télévisions. Sur France 5, il a sorti au mois de juin, un documentaire sur le football dans le pays du ballon rond et la vision de cette jeune société sur leur coupe du monde. Un retour aux sources pour Le Brésilien.

Charles Chevillard

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