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Deschamps et l’argent : ce que ses choix financiers révèlent sur l’homme

Didier DESCHAMPS (Photo by Sandra Ruhaut/Icon Sport)

À quelques mois de son départ après la Coupe du Monde 2026, Didier Deschamps laissera derrière lui bien plus qu’un palmarès. Ses choix financiers — souvent méconnus — éclairent d’une lumière particulière l’homme qui aura dirigé les Bleus pendant quatorze ans.

Il y a des entraîneurs qui courent après les contrats mirobolants. Didier Deschamps, lui, a fait le chemin inverse. Lorsqu’il a posé sa signature au bas du contrat qui allait faire de lui le sélectionneur de l’équipe de France en juillet 2012, le Bayonnais a accepté une rémunération inférieure à celle qu’il percevait sur le banc de l’Olympique de Marseille. Un détail qui en dit long, et que le principal intéressé n’a jamais cherché à cacher.

« J’ai suffisamment bien gagné ma vie avant. Je ne suis pas sélectionneur pour l’argent. Je ne fais pas des choix d’argent. C’est une chance. » Ces mots, prononcés devant Le Parisien en mars 2023, résonnent différemment aujourd’hui, à l’heure où l’on sait que l’aventure s’achèvera cet été. Non pas comme une posture ou une formule convenue, mais comme la clé de voûte d’une carrière construite sur des valeurs plutôt que sur des bilans comptables.


De l’OM à la FFF : le renoncement volontaire

Pour comprendre la portée de ce geste, il faut revenir aux chiffres de l’époque. À Marseille, entre 2009 et 2012, Deschamps touchait environ 2,88 millions d’euros annuels. Un salaire de haut vol, cohérent avec le statut d’un club engagé sur plusieurs fronts européens. Quand la Fédération Française de Football lui tend les clés du camion tricolore en 2012, l’offre initiale tourne autour de 2 millions d’euros bruts par an. Soit une baisse sensible.

Dans le monde du football professionnel, où chaque négociation contractuelle est un bras de fer, une telle acceptation relève presque de l’anomalie. Mais Deschamps, qui vient d’un milieu modeste — « un milieu où je n’ai jamais manqué, mais il n’y avait pas la place pour le superflu », confiera-t-il — a depuis longtemps intégré que l’argent n’est pas la mesure de toutes choses. Diriger les Bleus, représenter le maillot qu’il avait lui-même porté avec tant de fierté en 1998, c’était une autre forme de richesse. Inestimable, celle-là.


Un rapport à l’argent ancré dans l’histoire familiale

Ce que révèle cette décision dépasse largement le simple calcul salarial. Elle s’inscrit dans une philosophie de vie que Deschamps a construite sur la durée. « Je suis dans la pierre depuis toujours », explique-t-il dans ce même entretien au Parisien. L’immobilier comme valeur refuge, comme ancrage concret dans le réel — loin de la spéculation et de l’ostentation. Une forme de sagesse héritée, peut-être, de ses origines basques, où l’on ne dépense pas ce qu’on n’a pas encore gagné.

Cette rigueur se retrouve dans sa manière d’élever son fils. « Je fais en sorte que mon enfant connaisse la valeur de l’argent », dit-il. Une phrase banale en apparence, mais révélatrice d’un homme qui refuse que la fortune — réelle, acquise au fil de treize ans aux commandes des Bleus — devienne un voile entre sa famille et le monde.


Le poids des impôts : une lucidité assumée

La question de la fiscalité, lui aussi, il l’affronte avec une franchise désarmante. À la question sur ses 75 % d’impôts en tant que sélectionneur, sa réponse est nette : « En tant que sélectionneur, je ne peux pas donner mon avis. Si demain je ne suis plus dans le sport, je vous le donnerai. » Pas d’esquive, pas d’indignation feinte. Juste le sens des responsabilités d’un homme public qui comprend que certaines positions lui imposent une certaine réserve. Une maturité rare dans un milieu où les sorties tonitruantes sur la fiscalité française sont presque un sport national.


Une trajectoire salariale en miroir de ses résultats

Le paradoxe veut que cet homme, qui affirme ne pas faire « des choix d’argent », soit aujourd’hui l’un des sélectionneurs les mieux rémunérés d’Europe. Depuis sa prolongation de contrat signée en janvier 2023, son salaire est estimé à environ 3,8 millions d’euros bruts annuels, auquel s’ajoutent des primes de résultats et des contrats d’image — notamment avec la marque horlogère suisse Hublot. Tout compris, les meilleures années flirtent avec les cinq millions d’euros.

Mais cette progression n’est pas le fruit d’une négociation agressive. Elle reflète simplement une confiance mutuelle, confirmée par l’ancien président de la FFF Noël Le Graët lui-même : « L’argent n’a jamais été un problème entre nous. » Chaque prolongation — en 2019, en 2023 — a été bouclée rapidement, sans bras de fer ni fuite dans la presse. Une relation contractuelle d’une fluidité presque anachronique dans le football moderne.


Ce que le choix financier dit du sélectionneur

Finalement, ce que nous disent les choix financiers de Deschamps, c’est peut-être la clé de son incroyable longévité : quatorze ans sans jamais partir pour un salaire plus élevé ailleurs, sans jamais laisser l’argent court-circuiter le projet sportif. Là où d’autres auraient pu être tentés par un grand club européen, une offre du Golfe ou un contrat pharaonique, lui a tenu la barre.

Cette constance, ce refus de se laisser dicter sa conduite par les chiffres, a peut-être été l’un de ses plus grands atouts managériaux. Dans un vestiaire où évoluent des joueurs gagnant plusieurs fois son propre salaire, sa crédibilité ne reposait pas sur une autorité financière mais sur une autorité morale. Une posture que peu auraient pu tenir aussi longtemps.


Un legs qui dépasse le terrain

Quand la Coupe du Monde 2026 aux États-Unis, au Canada et au Mexique se refermera, Deschamps rendra les clés d’une équipe de France qu’il a maintenue au sommet mondial pendant plus d’une décennie — une Coupe du monde gagnée (2018), une finale mondiale (2022), une Ligue des nations (2021). Derrière lui, Zinedine Zidane est déjà pressenti pour prendre la suite.

Mais au-delà du palmarès, il laissera aussi cet enseignement discret, presque contre-culturel dans le football d’aujourd’hui : qu’on peut choisir la passion plutôt que le profit, l’engagement plutôt que le cash, et construire malgré tout l’une des plus belles histoires du football français. Une leçon que son successeur, quel qu’il soit, aurait tout intérêt à méditer.

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