Jean-Pierre Dorian et Thierry Magnol, journalistes au quotidien Sud-Ouest, ont enquêté sur les revenus des joueurs et les hommes d'influence du rugby français et international. Le livre recèle de nombreuses anecdotes croustillantes. Les éditions Plon nous ont autorisé en exclusivité à vous livrer un extrait intitulé "Le troublant Serge Kampf et ses amis Barbarians", dans lequel on apprend l'existence d'un généreux mécène de l'ombre du rugby tricolore...
13 juin 1987 : jour historique pour le rugby français. A Sydney, l'équipe nationale se qualifie pour la finale de la première coupe du monde en battant l'Australie sur le score de 30 à 24. Alors que toute la délégation s'apprête à fêter la victoire dans un restaurant de luxe, Guy Basquet, vice-président de la Fédération et président des Barbarians, présente à Albert Ferrasse un homme aux cheveux grisonnants portant un discret costume bleu. Il se nomme Serge Kampf. Il admire les Bleux en général et Serge Blanco en particulier. Il est riche et s'est rendu en Australie pour son plaisir en compagnie d'un groupe de supporters grenoblois.
Albert Ferrasse lui dit : "Venez donc dîner avec nous." Une invitation que Serge Kampf accepte avec une joie enfantine. A la fin du repas, lorsque le trésorier de la Fédération s'avance pour payer l'addition, le maître d'hôtel lui répond : "C'est déjà réglé."
Serge Kampf venait d'effectuer son premier geste de mécène du rugby. Il est aussitôt adopté par les Bleus qui préparent la finale contre la Nouvelle-Zélande au Mondésir Hôtel dans la banlieue d'Auckland. Un jour, l'entraîneur Jacques Fouroux, qui parmi ses innombrables talents possède celui d'être un habile pickpocket, s'amuse à lui dérober sa montre, une Patek Philippe hors de prix. Le jeu plaît à Serge Kampf. Ce qu'il apprécie encore plus, c'est d'être assis aux côtés de Serge Blanco pour le banquet de clôture. Au cours du repas, il détache sa montre du poignet et la tend à l'arrière tricolore. Celui-ci, grand seigneur, lui répond : "C'est très gentil de votre part. Mais nous étions quinze à jouer. Je ne peux pas accepter un tel cadeau."
A peine rentré en France, Serge Kampf invite Jacques Fouroux dans sa maison de Biviers, à côté de Grenoble. Avec lui, il dresse la liste de toutes les personnes à qui il offrira une Patek Philippe dont la valeur est estimée à 9.000 euros (60.000 francs). Y figurent tous les joueurs ayant participé à la coupe du monde, mais également tous les membres influents du rugby, qu'il s'agisse de Guy Basquet, Albert Ferrasse ou encore Bernard Lapasset. Même s'il n'y a aucune malice dans ce geste, les récipiendaires sont désormais liés par ce cadeau commun. On parlera de "la confrérie de la montre". On lui attribuera, à tort, une influence occulte. Serge Kampf a simplement voulu remercier ceux qui lui ont fait, selon lui, un cadeau autrement plus somptueux : pouvoir côtoyer ses idoles et partager une partie de leur vie sportive. Jacques Fouroux achève de lui ouvrir les portes. Sans être ni dirigeant, ni partenaire officiel, il devient l'invité permanent du XV de France. Il suit les entraînements, mange avec les joueurs, voyage avec eux, rentre dans les vestiaires avant et après les matchs. Avec son petit appareil photo dont il ne se sépare jamais, il compose un album souvenir qui ferait sans doute le bonheur des journaux spécialisés.
En juin 1988, alors que l'équipe tricolore est en tournée en Argentine, Serge Kampf décide de s'offrir le voyage. Mais il ne part pas seul. Il invite tous les compagnons de Jacques Fouroux, vainqueurs du Grand Chelem 1977. La troupe quitte Paris en Concorde. Elle fait une halte à New York pour survoler la ville en hélicoptère et finit par se poser à Buenos Aires où elle prend ses quartiers à l'hôtel Sheraton. Les vainqueurs de 77, ce sont aussi les fondateurs des Barbarians français, ce club un peu particulier où on ne rentre que sur invitation et qui ne joue qu'un match par an.
Avec l'aristocratie du rugby français
Calqué sur son pendant britannique, le Barbarian Rugby Club regroupe l'aristocratie du rugby français. Fondé en 1979 à Sarlat et porté par Jean-Pierre Rives et Jacques Fouroux, il ne concerne au départ que les quinze de 1977 et Guy Basquet qui en est et en reste le président. Marcel Martin, président de Biarritz et ancien directeur financier de la coupe du monde, appartient également au comité directeur, ainsi qu'Albert Ferrasse. Un comité qui s'agrandit rapidement avec les gentlemen-rugbymen que sont André Boniface, Jo Maso, Daniel Dubroca ou Serge Blanco.
Le principe même des Barbarians séduit Serge Kampf qui en devient rapidement vice-président. Le voilà pour la première fois impliqué officiellement dans le rugby sans qu'on en sache beaucoup plus sur ses intentions, ni sur sa personnalité. Qui est donc cet étonnant M. Kampf ?
Plus prompt à ouvrir son carnet de chèques qu'à prendre la parole, on sait que cet homme extrêmement discret appartient au Top 15 des grandes fortunes françaises. Mais même dans le milieu économique on sait finalement peu de choses de lui. Fils unique d'une famille modeste, il naît le 13 octobre 1934 à Grenoble. Son père ne reviendra pas de la guerre de 39-45. Boursier, il effectue ses études au lycée Champollion de Grenoble, puis obtient une licence de sciences économiques à Paris tout en effectuant des petits boulots. Recalé au concours d'entrée à l'ENA, il travaille aux PTT pendant cinq ans, puis devient ingénieur commercial chez Bull en 1960. Quand en 1967, trois anciens de chez Bull montent leur propre société de services informatiques, Serge Kampf se joint à eux. Il investit toutes ses économies dans l'opération, soit 100.000 francs. Très rapidement, il absorbe le trio et se retrouve seul maître à bord de la Sogeti. En 1974, il fusionne avec Cap France, et, en 1975, il achète Gemini Computer Systems. C'est la naissance de Cap Gemini Sogeti et le début d'une grande aventure qui le conduit au sommet de l'économie française.



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