L'affaire qui salit le cricket
Jeudi 3 novembre 2011 - 18:26
S'il se trouvait encore quelqu'un pour y croire, le mythe de l'innocence du cricket a été définitivement détruit par la condamnation à des peines de prison ferme, jeudi à Londres, de trois joueurs pakistanais, convaincus d'avoir truqué un match pour de l'argent.
Salman Butt, Mohammad Asif et Mohammad Aamer, trois vedettes d'un sport immensément populaire dans leur pays, ont respectivement écopé de deux ans et demi, un an et six mois de prison pour avoir manqué volontairement plusieurs lancers lors d'un match entre l'Angleterre et le Pakistan, en août 2010 à Londres.
Leur agent Mazhar Majeed a reçu la peine la plus lourde, deux ans et huit mois, pour avoir organisé la tricherie, afin de favoriser des parieurs.
Si cette condamnation pénale est une première, il y a longtemps que l'expression "it's not cricket", équivalent de "ce n'est pas fair-play", a perdu de sa pertinence à la suite d'une série d'affaires de corruption.
"Cela fait des siècles que ça dure. On entend parler de matches truqués depuis au moins les années 1980-1985", a réagi Mohammad Akram, un ancien international pakistanais, au micro de Sky Sports.
Depuis l'an 2000 et la suspension à vie de Salim Malik, un autre ancien capitaine du Pakistan, plusieurs joueurs pakistanais, mais aussi australien, sud-africain, indien ou encore kenyan ont été sanctionnés pour corruption par les autorités sportives.
Que le cricket soit lui aussi touché par le fléau de l'argent sale n'a d'ailleurs rien d'étonnant si l'on se souvient de ses origines. Ce sport chic a été inventé au XVIIIe siècle par des hobereaux anglais, qui organisaient des matches entre leurs domestiques afin d'avoir matière à assouvir leur vrai passion: le pari.
Un million pour un match
Le procès des quatre a néanmoins révélé au grand public des pratiques dont la majorité des supporteurs n'imaginaient pas l'ampleur, faisant craindre que cette affaire ne soit que la partie émergée de l'iceberg.
Le procureur Aftab Jafferjee avait ainsi prévenu avant même que ne commencent les débats que l'on risquait de
"ne plus pouvoir regarder un match de cricket sans une certaine inquiétude".
En effet les révélations se sont succédé au cours des vingt-deux jours du procès.
L'agent Majeed s'est vanté, dans des conversations enregistrées à son insu, d'avoir
"fait des affaires avec l'équipe du Pakistan depuis deux ans et demi" et d'avoir
"gagné beaucoup d'argent". Il a aussi affirmé être
"lié à d'autres joueurs, et pas seulement sur le continent indien", ce qui pourrait conduire à l'ouverture de nouvelles enquêtes.
Les
"tarifs" allaient de 50.000 livres (58.000 euros) pour truquer une simple action et jusqu'à un million de livres (1,16 million d'euros) pour changer le résultat d'un test-match.
Le juge Jeremy Cooke a conclu, à propos de Mohammad Aamer, jeune joueur de 19 ans qui était un des plus grands espoirs du cricket mondial, que
"ces pratiques étaient tellement répandues qu'elles pouvaient contaminer les nouveaux venus, tant elles étaient devenues la norme".
La source du problème se trouve dans le marché florissant des paris clandestins en Asie. Selon la déposition de Ravi Sawani, un des dirigeants de la cellule anti-corruption de la Fédération internationale de cricket (ICC) et ancien cadre de la police indienne, le montant de ces paris
"gérés par la mafia" s'élève à au moins 50 milliards de dollars par an.
Le scandale a par ailleurs gravement entamé la crédibilité des instances dirigeantes du cricket, car il a fallu une enquête du défunt tabloïd
News of the World, dont l'un des journalistes s'était fait passer auprès de l'agent Majeed pour un homme d'affaires indien, pour que l'affaire sorte au grand jour.
Cette révélation restera le dernier coup d'éclat du journal fermé depuis à cause d'une retentissante affaire d'écoutes téléphoniques.
